Quatorze heures trente. Nous avons terminé de boire nos cafés. Pas d'alcool, et c'est très bien ainsi. L'heure est venu de se séparer. J'essaie de provoquer une autre rencontre, qui interviendrait après avoir lu le livre...

« Puis-je espérer vous rendre cette invitation dans quelques temps, Monsieur Vedel... »

Il me regarde comme si je n'avais pas tout compris, mais signe de sa cordialité, ce qui sera sa dernière déclaration en ma présence :

« Je ne crois pas mon jeune ami. Avec l'âge et la santé de mon épouse, maintenant, je ne sors que rarement, lorsque j'estime que cela est absolument nécessaire... je veux dire pour un motif que je juge important, comme aujourd'hui, par exemple... »

Mentalement je calcule. Pour la première fois, je prends conscience que Gaston Vedel, encore si alerte, et si droit, doit être octogénaire, et enregistre, avec une joie profonde, la tournure de sa phrase. Je voudrais lui dire tant de choses, ma considération et ma fraternité tout d'abord... mais à quel titre en aurais-je le droit...? … et puis, il y a ce livre que je dois lire avant, pour tout savoir.

Ému à l'extrême, je serre longuement la main du vieil homme que je ne reverrai jamais.

D'une seule traite, le soir même, j'ai lu le livre, préfacé par Joseph Kessel. Puis, avec plus d'attention encore, j'ai relu chaque chapitre les jours suivants, me suis attardé sur certaines phrases.

Ce récit d'un parcours exceptionnel, ou se succède jeunesse, générosité, fougue, excès puis maturité, responsabilités joies et peines d'une existence aventureuse, auxquelles succéderont, pour le couple Vedel, le courage de la résistance puis l'horreur des camps de la mort et la barbarie nazie, possède le souffle puissant d'une vie aux épisodes extraordinaires et la profonde humanité d'un douloureux mais victorieux vécu final, conté sans conformisme et avec talent par l'auteur.

Aux sauts de puces, aux exploits et aux drames, des débuts de l'Aéropostale, et à l'affrontement avec Didier Daurat, vont succéder les épisodes au service du Négus et à la formation des futurs pilotes éthiopiens. Moments extraordinaires et riches anecdotes, avec les rencontres avec le Négus, Elie Jarosseau l'évêque des lépreux, et Henry de Monfreid...

Puis chef d'escale d'Air France à Barcelone, en pleine guerre civile... Tunis et Beyrouth ensuite.

Enfin, chef du réseau de résistance Brutus, suivi par son épouse Odette, et singe hors-la-loi, successivement déguisé en professeur Antonin-Pascal Martin et en abbé Souillac, avant d'être arrêté.

Incarcération, interrogatoires brutaux et déportation au camp de Dora – Nordhausenn (matricule 77530), ou il sera utilisé comme cobaye par les médecins SS...

Je choisis de citer Joseph Kessel parlant de Gaston Vedel :

« Il est arrivé au bout de la course terrestre. Il repose dans un ignoble mouroir, parmi d'autres agonisants..
Lui, il est condamné deux fois. Ou bien il va crever sur place d'un énorme phlegmon purulent. Ou bien s'il dure trop, c'est le four crématoire. …
Alors se produit une intervention incroyable, impossible.
… … ... »

Je ne brûlerai pas l'histoire. Il faut la découvrir soi-même.

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