AU DELÀ DES BOUCHURES
« Monsieur Vanel, prévenu il y a deux heures, je vais chercher, à Blagnac, quelqu'un qui souhaite dîner ce soir dans votre réputé établissement, auriez vous encore deux couverts possible pour vingt heures trente au plus tard... »
Lucien Vanel redresse le torse, m'offre un profil pas tout à fait grec et un regard de brave homme.
« Cher monsieur, je fais toujours le maximum pour recevoir tous les gens, pauvres ou riches, mais qui se comportent correctement... Deux couverts, vingt heures trente au plus tard, c'est bien noté... »
En route pour Blagnac, je médite sur la scène, riche d'enseignements, qui vient de se dérouler sous mes yeux.
Le dîner fut, sur le plan culinaire, une réussite, doublée du plaisir de l'accueil et d'une conversation en fin de repas. À l'origine de ces agréables deux moments, une hôtesse de qualité, en la personne de Lucienne Vanel, épouse de Lucien. Cette dame à l'allure discrète, au ton amical, au sourire naturel, et aux manières simples, qui, initialement, se destinait à l'enseignement, et qui tient désormais, avec intelligence et psychologie, son rôle important de maîtresse de maison, est à coup sûr, l'autre joyau de l'Institution. C'est en découvrant la longue carte des infusions proposés en fin de repas, que nous sympathisons, en évoquant de façon détaillée, avec curiosité, les propriétés des plantes.
Au total, en cinq ans, j'ai fréquenté cette table toulousaine une quinzaine de fois, dont dix fois invité. Ces repas, bien qu'espacés dans le temps, m'avaient valu la sympathie du couple Vanel. Au gré des visites, tant au plan des choix concernant les plats et des vins, qu'au plan plus général des conversations échangées, je découvrais en Lucien Vanel, un connaisseur hors pair en matières culinaire, produits, recettes et bonnes adresses, et par ailleurs un homme de bon conseil et... un conteur riche et savoureux.
Un soir, alors que j'étais invité par un industriel, ancien élève de Polytechnique, qui, malgré mon hésitation d'ordre financier, tenait beaucoup à me faire connaître le réputé Château Latour, premier grand cru classé de Médoc. Vanel intéressé et patient assistait à notre échange. Il intervint soudain avec cordialité :
« Si vous le permettez, je vais vous conseiller un Forts de Latour 751. C'est le second vin (parcelle de vignes plus jeunes) de Château Latour. Et si je peux continuer, un tout petit peu moins excellent et 35 % moins cher que le premier … »
Cette bouteille enchanta notre palais. Homme cultivé, mais demeuré simple, agréable et réservé comme la plupart des polytechniciens, Patrick D. était un convive charmant. Notre conversation portait sur nombre de domaines au sujet desquels j'essayais d'être à la hauteur. Intéressé par mon parcours atypique, et favorable à cette voie, il me posait de nombreuses questions.
En fin de repas, alors que nous en étions à discuter de l'esprit d'analyse et de l'esprit de synthèse et que j'insistais sur ce que j'estimais être la rareté de la seconde caractéristique, sans intention autre que d'aller plus avant dans la conversation, il m'interrogea :
« Pour vous, c'est quoi le véritable esprit de synthèse ...? »
- 319 -