Un peu pris de court, mais pas ennemi de ce genre de question et, par ailleurs, plutôt enjoué à l'idée du jeu intellectuel qui pouvait en suivre, je rétorquai assez rapidement :

« La synthèse la plus large et la plus réussie est certainement ce vin que nous venons de déguster...
En effet, c'est le résultat dans, l'espace et dans le temps, d'un grand nombre de facteurs : d'abord les cépages, puis les éléments de nature géologique (sol de graves, argiles en profondeur...) et de nature géographique (plaine, coteau, voisinage d'un fleuve, d'une montagne,...) avec la notion de climat liée à la typicité des conditions climatiques, la météorologie (froid, chaleur, pluie, persistance nuageuse... ), le travail de l'homme allant de la taille de la vigne à la mise en bouteille, en passant par l'assemblage, la vinification et l'élevage. C'est en quelque sorte le résultat d'un calcul vectoriel, dont je ne saurais dire s'il appartient à l'espace euclidien...
»

Mon interlocuteur souriait, recevant très bien mon argumentaire et, un peu moins ma conclusion à prétention mathématique. Peu enclin, malgré sa formation, à se lancer dans une thèse ou dans une autre, il se contenta d'observer avec malice, que mon approche vectorielle concernait une figure solide, alors qu'en l'espèce l'ensemble de facteurs aboutissait à un liquide...

Agréablement chauffé par l'excellent flacon dégusté, aimant ce genre de discussion, soucieux de limer mon esprit avec celui du bicorne, mais en veillant de retomber sur mes jambes, je glissai vers un domaine que je connaissais assez bien, l'endocrinologie :

« … un liquide, c'est exact. Mais alors, pourrait-on comparer le vin à notre homéostasie sanguine, résultat dans le temps et dans l'espace d'un grand nombre de facteurs, dont, principalement l'action du complexe système endocrinien, organes cibles compris, et en plus de la moelle épinière.... et de la nourriture et boisson... »

Intéressé, toujours mesuré et tolérant, mais demeuré plein d'esprit, cet habitué l'apocope2 et de l'aphérèse2, après avoir délicatement terminé son verre, se libéra de la question avec finesse :

« ...Prenez et buvez car ceci est mon sang... »

Nous étions encore en train de sourire ensemble de ce pertinent mot de la fin, quand Lucien Vanel atteignit notre table.

« Alors, messieurs, ce Forts de Latour... »

Mon compagnon de table, toujours souriant et bien élevé, lui répondit immédiatement :

« Ce vin délicieux porte désormais, pour nous, l'appellation d'Esprit de synthèse...! »

Malicieusement, Vanel répartit fort à-propos, avant de progresser vers une autre table :

« La question me semble avoir été convenablement analysée, messieurs.. . »

À l'occasion d'autres soirées, et au fur et à mesure de l'établissement de réciproques sentiments de cordialité, Lucien Vanel se montra également un excellent conteur. Les trois histoires qui suivent3 reflètent à la fois le caractère, mais aussi le cœur et l'esprit observateur, et tout en finesse du maître.

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