AU DELÀ DES BOUCHURES
comme les estrangers+, avaient, au début, commencé par bader, venaient de déguster l'ensemble de l'échange, comme un chicoulon+ de vin de Cassis1.
Cet agréable moment, dont chacun pensait qu'il terminerait l'heure de cours, prit fin avec la dictée du sujet de composition française, devoir à remettre sous huitaine et ainsi formulé : "veuillez indiquer et expliciter les motifs du choix que vous avez fait d'apprendre un métier de l'aéronautique".
Moi, qui en fait n'avais rien choisi, sauf d'avoir préféré l'avion au train ou au métro, après avoir réussi, par chance, les trois sélections, je mesurai là, les difficultés à expliquer la situation.
Huit jours plus tard, parcourant les rangées pour distribuer les copies corrigées, notre professeur augmenta encore ses effets : sautant de table en table comme une information radiophonique, la note la plus élevée obtenue était un dix et demi. Mon imagination, certainement un peu tiède, avait été créditée d'un médiocre huit et demi...
Mesurant notre stupéfaction puis notre perplexité, sachant par ailleurs les efforts qu'il ne manquerait pas de nous demander par la suite, et voulant par un jeu d'acteur dissiper le malaise, Monsieur d'Étienne, qui, nous l'avons déjà dit, maîtrisait le son, assuré et serein, afficha la couleur :
« Les rares très bons auteurs, les textes ou les œuvres de qualité exceptionnelle méritent seuls des notes très élevées, les bons auteurs valent, selon le cas, des notes comprises entre treize et seize. Quant aux devoirs de jeunes gens comme vous, dont le précoce talent n'est pas encore épanoui, les meilleures notes ne dépasseront pas onze et demi voire douze... »
Devant nos mines interloquées puis déconfites, et comme pour tempérer cette règle d'airain, il précisa avoir mis un exceptionnel douze et demi à un élève de la promotion 46/49++, pour une composition portant sur les Halles de Paris. Goûtant la curiosité soulevée par cette information, Monsieur René ne résista pas au plaisir de nous présenter la copie source de cette dérive inflationniste. Avec un art consommé de la communication, il déplia, lentement, un format A3 dévoilant une plantureuse tour Eiffel de plus de trente centimètres de hauteur et d'environ douze centimètres au plus large de son corps, et nous invita à nous approcher du document qu'il maintenait contre sa poitrine.
Au fur et à mesure que nous prenions connaissance du dessin, le quadripode métallique, qui pour la circonstance prenait allure d'ogre, s'animait : deux pattes solides, genouillées et légèrement pliées pour suggérer le mouvement, supportaient un corps excessivement ventru, tandis que les deux autres pattes, amaigries et rehaussées en bras, portaient deux grandes corbeilles qui augmentaient encore le tour de l'abdomen.
Corps et corbeilles débordaient de victuailles diverses : énormes quartiers de viande d'origine chevillarde, harengs argentés de la halle aux poissardes, saucissons et saucisses et autres cochonnailles venus tout droit de Mâchonville2, quatre-saisons de légumes provenant des maraîchages. Ce tableautin, ainsi coloré de toute cette variété, proposait la bouffetance à toute l'assistance.
Et au plus haut niveau, une tête gaillarde, portant front visionnaire, barbe abondante et regard d'enquêteur, voulait nommer Zola comme étant transporteur. Ce gargantua nouveau, au visage célèbre, portant charge maxi prétendant décollage, couvrait et de sa taille et de son arrondissement ceux de Paris et même la banlieue. À l'inverse du trajet digestif habituel à l'humain, le Ventre de Paris projetait à destination des milliers prétendus bons becs l'énorme quantité d'une journalière bectance. Ainsi mis en mouvement par sa tête pensante, ce corps trop pansu, entraillé de mangeaille, qui enjambait les pâtés de maisons, balaskait3 ses rondeurs en promettant sa chère.
Tous de bouche bée et moi sur le lulcaisse4, admirions ce grotesque qui, sans le moindre dessein, portait du Rabelais et du Bruegel l'ancien.
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