AU DELÀ DES BOUCHURES
Et cette truculence, comme ultime bravo,
Signait, sans écriture, le talent d'un ado.
D'Étienne, appréciant son effet, heureux comme provençal dégustant des pichoulines, égrena, dans le silence, son appréciation :
" devoir sur le sujet, présentation originale, contenu significatif, arguments de poids sans aucune lourdeur, un centré style alerte entraînant le terroir et toutes ses saveurs avec pour noble mission de nourrir toute la population ; une belle mise en scène du talent de Zola... "
Arrivant au terme du jugement, il lâcha laconique : ".. et puis, aucune faute d'orthographe, ce qui comble le correcteur ! "
Le cours se termina sur cette contraignante allusion et l'heure suivante, consacrée à la peu bandante technologie permit à nos esprits de franchir, sans autorisation, l'enceinte du Centre.
Le soir, dans la chambrée, l'affaire fut reprise. Vaillant le gars de ch'nord, Castanier de Paris, avaient somme toute, bien reçu la leçon. Assez convaincu et redoutant -- et par la note et par le coefficient -- plus l'ajustage que le français, je me rangeai à leur avis. Mais un de Martigues, qui revenait des cagoinces+, ou il avait changé l'eau des olives, et qui demeurait visiblement contrarié, lâcha, dans un brame étudié son ergonomique et méridionale déception ;" s'il faut se lever le cul et en plus dessiner pour décrocher un douze et demi... peuchère, on n'a pas fini de prendre des roustes... et finalement, ce type, il est vachement rascous+.
Et pourtant, nous venions de recevoir une excellente leçon : par cette démonstration à mi-chemin entre la galéjade et la provocation, notre professeur nous avait signifié qu'un degré de liberté est souvent possible moyennant un peu d'imagination, un peu de courage et... un peu de talent.
Mais déjà chacun pensait à la dure journée suivante ou le burinage et le bédanage, les deux mamelles de l'ajustage débutant, meurtriraient nos mains d'universitaires...
Au gré des heures de cours, René d'Étienne, conservant ce ton d'entretien, fit vivre des textes plus qu'il nous enseigna des auteurs. Mais au delà des passages lus, des phrases disséquées, des personnages et des caractères étudiés, des " invitations à aller puiser en bibliothèque ", notre professeur entraînait notre raisonnement et ouvrait notre esprit. Invitant le commentaire, suscitant la remarque, autorisant le désaccord argumenté et ouvrant une analyse détendue n'écartant pas l'humour, il conduisait la classe en souplesse et captivait l'auditoire.
Personnage composite, son entité, exprimée en termes d'arithmétique à la fois césarienne et bistrotière, observait comme il se doit quatre tiers :
Un tiers de Mistral sans être fébrilige,
Un tiers de Giono sans être homme-lige,
Un gros tiers de Flaubert pour n'être pas bourgeois
Et aimer la rigueur, même appliquée à soi.
Plus un vrai tiers état qui aimait le françois
Faisaient de ce d'Étienne un prof de bon aloi.
Aimant le mot précis et sa sonorité, maîtrisant la langue par la phrase ajustée, acceptant le lyrisme pour peu qu'il soit d'oser, mais demeurant sceptique quand même émerveillé, conduisant les portraits toujours en traits croisés, exigeant de tous textes qu'ils soient ordonnancés ce maître artisan du langage, qui voulait le savoir-dire des mots au service des hommes, nous apprenait le français en nous le faisant aimer.
De verbe poétique sachant raison garder, battant cœur militant mais sans trop le montrer, voulant langue de chair qui célèbre la vie et non langue d'énarque qui souvent la pourrit, posant vos réserves, montrant vos attentions, en véritable pro de notre belle langue, vous fûtes, Monsieur le Professeur, une bien agréable et bien profitable rencontre.
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