AU DELÀ DES BOUCHURES
Quitter le cher village du centre de la France, qui avait abrité, pendant les années d'occupation, une enfance à la fois pauvre et très heureuse, fut pour moi une épreuve douloureuse. Ce départ qui eut lieu le dernier lundi de mars 1946, avait été précédé de plusieurs événements très importants.
Ma tante Alida, qui avec ma grand-mère Hélène, par un partage naturel des tâches, avait assuré pendant huit ans, avec affection et intelligence, le rôle maternel en remplacement de ma défunte mère, nous avait quitté, après son mariage à l'automne mil neuf cent quarante cinq. Cette première séparation m'avait certes très touché, mais les attentions de mes grands parents et mon nouveau degré d'occupation après mon entrée au cours complémentaire, douze jours après mes dix ans, avaient progressivement estompé ma peine. Et puis la distance entre le sud du Berry et Poitiers n'était pas si importante..
Il faut préciser qu'avant son départ, ma chère tante dont l'intuition et l'organisation, mais aussi l'attention qu'elle portait à son bon petit diable de neveu, ne faisaient jamais défaut, bien que préoccupée par sa future condition de jeune mariée, avait comme elle le disait en riant, pris les devants pour assurer la réussite de mon futur niveau d'études.
L'affaire avait débuté par des devoirs de vacances qui, pour la première fois me furent imposés, ce durant le mois de juillet 1945. J'avais mis toute mon application à les bien remplir en travaillant, avec assiduité et le plus efficacement possible chaque matin, de façon à ménager en retour les si agréables après-midi de jeux et de vadrouille, en compagnie des copains, dans la proche et vaste campagne environnante.
La suite, contre toute attente de ma part, voire à l'opposé de mes secrètes espérances, fut une suite de révisions en français, d’exercices de calcul et d'une sorte de présentation de l'algèbre et de la géométrie. Ces séances eurent lieu au mois d’août lors des trois semaines de congés annuels de tata Lily, d'un commun accord en matinée, sans mon accord samedi compris, et à ma grande joie, dans le grenier de notre petite longère à l'intérieur duquel patientait une ancienne table de salle à manger héritée de ma grand-tante Martinat.
Ma tante, qui, pour des raisons économiques, avait arrêté ses études après le brevet qu'elle avait brillamment réussi, me traitait avec l'assurance et la compétence d'un instituteur. En retour, je lui traduisais mon admiration par une application soutenue et une curiosité véritable quand elle me présenta l'algèbre et la géométrie sous l'appellation compliquée de mathématiques, vocable dont la simple prononciation semblait devoir faire de moi un futur savant.
Après cet entraînement et avec le bénéfice des longues après-midi d'aventures passées à parcourir traînes et bois en compagnie des copains — et couvrir d'exploits divers aussi bien le proche tertre que les aires plus éloignées du bois de Salut, du bois des Planchettes et des étangs de la Charnaie — le premier lundi d'octobre 1945, j'abordai le cours complémentaire dans les meilleures conditions. Les très bons résultats du premier trimestre, accompagnés d'une sorte de plaisir de joueur que je prenais en mathématiques, comblèrent les espérances de ma tante et me donnèrent le goût de continuer.
C'est à la mi janvier mil neuf cent quarante six que tout se précipita. Un dimanche soir, alors qu'en compagnie du p'tit Jeannot Aubrun et de Robert Toninato, j'avais, l'après-midi, en gravissant les raides pentes du vieux château communal, déchiré mon beau pantalon golf en tergal. Je rentrai à la maison quelque peu honteux des dégâts, hélas trop visibles.
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