AU DELÀ DES BOUCHURES
Grand mère, qui préparait le repas du soir, prit immédiatement conscience de la situation. Levant ses petits bras au ciel, mais sans hausser le ton, elle libéra sa déconvenue :
« Tu es un véritable brisefer, que ce soit avec tes habits ou avec tes chaussures... Un pantalon tout neuf... Tu vois dans quel état tu es... "
À cet instant précis, je ressentis une peine véritable qui dépassait la situation ponctuelle et rejoignait la tristesse que j'avais eu, lors des soixante ans de mon aïeule, avec désormais cette crainte de perdre celle qui n'avait cessée depuis près de huit ans, de me prodiguer sa protection et son dévouement.
Je m'approchai d'elle, elle me serra contre elle, et comme pour se soulager, lâcha la suite tout de go :
«… de toutes façons, je ne serais bientôt plus concernée par tous ces travaux d'entretien, car tu vas rejoindre ton père dans peu de temps... »
Atteint par la nouvelle que je redoutai le plus, je m'écartai pour interroger grand mère. Je vis alors deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Nous mêlâmes nos pleurs quelques instants, mais rapidement, grand-mère Hélène, qui laissait rarement voir sa peine, se reprit :
« Tu devrais être content de devenir parisien..., ce n'est pas tout le monde qui a cette chance... car c'est pour ton bien... ».
Cette déclaration que je trouvai sur l'instant déplacée et qui en plus sonnait un peu faux, mit fin à l'attendrissement précédent et l’événement du pantalon déchiré fut oublié.
Puis grand-père entra, qui, ce dimanche, venait de passer quatre heures à jouer à la belote et à la coinchée, au café de la Tête noire, avec ses vieux copains Gaston Guillemain le célèbre vielleux et René Peignant, inséparable trio, francs buveurs de fillettes, anticléricaux franchement déclarés bien que respectueux de notre bon curé, et tous les trois gens de cœur.
Sans attendre, grand-mère posa sur la table, déjà dressée de trois assiettes dont le fond était couvert de fines lamelles de pain, un dessous de plat et une soupière fumante d'un délicieux bouillon de légumes qui, servi généreusement dans les creuses, donnerait une consistante et délicieuse panade.
Dernière semaine de janvier, le Directeur de l'école de garçons, lors d'une récréation, vint me dire qu'il souhaitait recevoir mon grand-père en ma présence. J'en informai aussitôt mon aïeul lequel m'interrogea pour savoir quelle bêtise j'avais bien pu commettre. Avec aplomb, je le rassurai.
Le samedi suivant, vers onze heures, Monsieur Sonnet, hussard de la République à la peau glabre, rasée au plus près, qui n'était pas encore informé de mon proche départ du village, nous reçu dans la salle à manger de sa petite maison de fonction. Après avoir échangé une cordiale poignée de mains avec grand-père qui, avec respect, avait enlevé sa casquette, il me salua en souriant. Puis, il exposa les motifs de cette rencontre : compte tenu de mes résultats scolaires et sous réserve qu'ils demeurent ce qu'ils étaient, M.Sonnet indiqua, à mon grand-père progressivement ému, qu'il se ferait un devoir d'obtenir, en temps utile, une bourse pour mes études supérieures. Il alla jusqu'à évoquer un possible avenir de maître d'école... voire de professeur
Grand-père, ému, m'offrit d'abord un regard mêlant fierté et affection, racla sa gorge, puis s'adressa à Monsieur Sonnet :
« Monsieur le Directeur, merci tout d'abord de vos paroles aimables, mais je dois vous dire que cet enfant va nous quitter et quitter votre école. Dès la fin de ce second trimestre, il va rejoindre son père, en région parisienne. Mais, vous comptez sur moi pour transmettre cette bonne nouvelle à son père. »
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