Monsieur Sonnet effaça rapidement l'effet de surprise qui était apparu sur son visage et voulu conclure positivement cet entretien en ajoutant :

« Sachez que les droits de cet enfant seront de toutes façons, les mêmes ici ou à Paris... ».

Il y eut un instant de silence, puis les regards des deux hommes se tournèrent vers moi et pesèrent ensemble l'avenir d'un enfant. Je crus déceler comme une sorte de regret dans celui plus appuyé de Monsieur Sonnet.

Grand-père remercia à nouveau, puis une nouvelle chaleureuse poignée de mains fut échangée entre les deux hommes. Le directeur marqua sa considération à mon grand-père en nous raccompagnant jusqu'à la grille de la cour d'école, puis soudain, marqua un arrêt :

« Cher Monsieur Manigault, vous étiez bien dans cette même école, il y a... »

« Oui, Monsieur le Directeur, il y a plus d'une cinquantaine d'années, j'ai eu l'honneur d'y passer l'épreuve du certificat d'études... »

Et après un temps, grand-père François, communiant d'un sourire complice avec le hussard de la république, ajouta avec gravité :

«...C'était l'été 92, et j'avais onze ans et demi... les débuts de l'école publique, laïque et obligatoire... »

Le retour à la maison, par la pentue rue des juifs s'opéra en silence. Grand-père s’interrogeait sur mon avenir tandis que débordait en moi une fierté qui englobait avec émotion la prouesse scolaire de mon aïeul.

Début février, par une froide soirée d'hiver, c'est également en compagnie de grand-père François, qui m'avait, exceptionnellement et avec insistance, demandé de l'accompagner, que je me rendis au café de la Tête noire. La grande salle parquetée, ou tout excité, j'avais fait mes débuts de danseur, servait alors régulièrement aux cérémonies de mariage et aux bals animés par le célèbre joueur de vielle Gaston Guillemain. Mais, dans le cas présent, il s'agissait d'assister à la projection d'un long métrage cinématographique portant sur la libération des camps de concentration.

La séance, dura environ une heure, et eut lieu dans un silence quasi total, seulement entrecoupé, par instants, de quelques protestations d'horreur. Le village, situé en zone non occupée, avait certes durant ces années de guerre, perdu cinq engagés FFI — tués à l'occasion des actions du maquis de Bourges ou lors d'actions de la Wehrmacht dans la forêt d'Habert qui leur servait de zone de repli aux résistants — mais était, pour l'essentiel, resté à l'abri des dures conditions de l'occupation et hors champ d'information des exactions de l'ennemi.

Et, ce soir, en une petite heure de projection, il venait de prendre connaissance, photos à l'appui, des pires horreurs de la guerre et du plus grand crime des nazis, celui qui serait bientôt qualifié d'extermination massive.

J'étais atterré par la vue de centaines de cadavres, par le spectacle des visages hagards, des regards d'une infinie tristesse et les corps squelettiques des rescapés de cet enfer que le documentaire avait montré. La situation qui venait de nous être révélé dépassait de loin l'entendement de toute personne normale.

J'écoutai avec attention les commentaires des gens du village et des paysans qui habitaient l'alentour. Les propos éclataient spontanément de toutes parts, traduisant dans un concert commun, l'horreur ressentie, la réprobation définitive et la condamnation de tels actes. Après la projection j'écoutai également certains qui tentaient une analyse, dont je concevais bien qu'elle ne puisse être aussi immédiate. Mais la plupart des individus évacuaient un peu rapidement, à mon gré, leur embarras en disant que la guerre était finie et soulageaient leur esprit en précisant que tout cela était...

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