OCTAVE BEAUSANCÉ dit le canard...
(Centre du Matériel d'Orly, hangar double tonneau, Grandes Visites d'entretien des appareils Lockheed Constellation L 749, début 1953)

Octave Beausancé, toulousain de souche à l'accent demeuré musical, vieux syndicaliste Force Ouvrière par intérêt, puis par habitude, et ancien mécanicien d'escale, successivement à Dakar et à Saïgon, était venu terminer sa carrière à la Grande Visite2 des appareils Constellation, se libérant ainsi de la pratique, pénible aux personnes âgées, des horaires décalés.

À cinquante cinq ans, doyen d'âge de la chaîne, il appartenait à l'équipe de Jules Mathis, chef très dynamique, au parler tonique et parfois bruyant, proche de la cinquantaine qui, comme on disait à l'époque, avait la réputation d'être un meneur d'hommes. Jules, qui dans le privé possédait quelques terres et un tracteur, était malicieusement traité par certains de capitaliste.

Yeux marron clairs légèrement plissés, peau halée, à reflets olivâtres sous lumière artificielle, avec un visage buriné et ridé surmonté de fins cheveux gris et légèrement ondulés, Octave Beausancé, sorte de Tonton Cristobal version asiatique, souffrant par ailleurs d'hémorroïdes, offrait selon le moment, une mine tantôt réjouie, tantôt renfrognée.

Son chef, Jules Mathis, sans insolence, mais avec ce qui convenait de calcul pour rappeler son rang hiérarchique, l'interpellait en tant que de besoin en le nommant le vieux. Certains compagnons plus jeunes, qui ayant fait équipe avec lui, avaient pu mesurer son inégal entrain au travail et sa façon de mettre ses mains en poche… l'avaient, avec une certaine causticité qui évoquait des pattes palmées, surnommé, le canard.

Observant, face à cette situation, une impassibilité quasi extrême orientale, Octave qui, au moins sur le plan salarial, mettait à profit son échelle 7b — à l'époque, avec un avancement tous les 5 à 7 ans, et un essai professionnel pour la 7a et la 7b, sauf « à sortir de Vilgénis », il fallait souvent attendre près de quinze ans pour passer de l'échelle 6 à ce maximum hiérarchique de la filière compagnon — s'était lui-même installé en numéro deux de l'équipe, et, progressivement y avait pris quelques aises.

Ainsi, le vieux, qui arrivait toujours le premier au hangar, le plus souvent une demi-heure au moins avant la prise d'horaire de sept heures cinquante, passait aux vestiaires mettre son bleu de travail (et bien sûr l'hiver, endosser la moumoute que sa frilosité de « sudiste » exigeait en plus de son chaud col roulé), et à sept heures trente au plus tard, occupait le pupitre de son chef d'équipe en y déposant une vieille sacoche qui, outre son appétissante gamelle destinée au repas de midi, contenait, en plus, le nécessaire et considérable casse-croûte du matin.

Après avoir installé une grande serviette d'un coton épais, puis ouvert avec précaution son Douk Douk1 traditionnel (cadeau reçu d'un militaire à Saïgon), Octave Beausancé déballait, puis dégustait avec appétit, la proposition du jour qui pouvait être soit une grande boîte de sardines de Douarnenez, ou deux beaux filets de harengs marinés accompagnés d'oignons confits à l'huile, soit une simple petite omelette ou deux œufs durs et, plus rarement du poulet froid. Ce rituel petit régalou matinal, était systématiquement suivi et conforté d'une belle part de fromage. En règle générale, notre canard terminait ce qu'il appelait son petit mangement, aux environs de huit heures, c'est-à-dire après que tout le personnel fut aux postes de travail, et tandis que les fortes effluves de son casse-croûte parfumaient tout l'arrière du hangar ou se tenaient les pupitres des chefs d'équipe.

Si d'aventure, l'un d'entre nous, faisait allusion à ces désagréables relents, le vieux, décontracté au possible, indiquait alors qu'il ne prenait qu'un café avant de quitter son domicile et que le fait de manger, en arrivant au travail, correspondait à la fois à son horaire d'appétit et à son souci de ne pas laisser ces odeurs chez lui, dans une petite cuisine qui serait alors empestée, au lever et durant le petit déjeuner de son épouse.

Quant au chef d'équipe Mathis, qui voulait éviter toute allusion à son pouvoir et tout conflit ouvert avec son metteur au point Octave, il avait pris l'habitude, à son arrivée, de monter sur le dock, et de faire un tour de chantier en saluant les compagnons déjà au poste de travail.

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