Le musclé, informé de l'affaire, tenue impeccable, main gauche en poche, empruntant la passerelle reliée au dock de voilure, arriva sans tarder sur les lieux. Après nous avoir discrètement salués d'un mouvement de tête accompagné d'un faible grognement, il exerça toute son attention lors d'une nouvelle inspection du rail. Fixant ensuite intensément la pointe de ses chaussures durant une dizaine de secondes, il afficha le visage perplexe qu'imposait, à n'en point douter, non seulement l'importance de l'affaire, mais la nécessaire et adéquate mise en scène, quasi obligatoire, pour un vieux briscard nouvellement promu.

Après avoir raclé puissamment sa gorge, il nous dévisagea longuement avant de débloquer comme une faveur, un verdict tout en nuances et subtilité :

« Changer le rail, c'est du boulot et des sous ..., alors faut réfléchir les gars... et peut-être prendre un peu de recul, voire autre avis... »

Manson, méridional débonnaire, heureux en ménage avec une délicieuse brunette provençale infirmière au Service médical d'Orly nord, homme tout à la joie de vivre, et technicien ouvert et pragmatique, vint adroitement au secours de son chef, en devançant précisément la suite :

« Monsieur Nescus, vous avez raison, mais la prochaine immobilisation de cet appareil, qui offre un délai nécessaire à l'opération de remplacement du rail et aux réglages et essais qui doivent suivre, c'est dans un an et d'ici là..., alors pour le coup, on pourrait peut-être prendre l'avis des gens des Études... »

Mathurin Nescus, qui avait accueilli, avec un très perceptible soulagement, la proposition opportune de Manson, ajusta sa décision avant de répondre :

« Oui, c'est ça l'idée que j'avais, un peu, en venant... le bureau des Études... On y va comme ça les gars, et... vous me tenez au courant ! »

Ce dernier souffle décisionnaire rendu, notre musclé, la main gauche automatiquement revenue en poche, rejoignit à vive allure son bureau, afin comme l'avait précisé Piche, avec une pointe d'acidité, d'y retrouver le Manuel d'entretien L.749, … lequel ne quittait plus l'endroit, obligeant, par cette disposition, les contrôleurs à venir le consulter en sa présence. Impassible, et totalement sûr de lui, le père Nescus, prétendait ainsi, obtenir, sur l'instant, être au courant du moindre merdier possible sur le chantier de visite.

Avec l'assentiment des Études, la décision fut rapide et dès l'après-midi, avec un prolongement d'heures supplémentaires, deux vigoureux et compétents chaudronniers remplacèrent le rail, nous permettant, dès la matinée suivante, de terminer le réglage des volets, et de leurs débattements.

Impossible de ne pas revenir sur l'affaire après avoir « vendu » correctement les essais des volets aux deux contrôleurs. Alors, sourire aux lèvres Manuel avait relancé Piche, lequel n'attendait que cela pour libérer son ressentiment vis-à-vis du musclé :

« C'est un cas ce mec, il ne vient jamais nous saluer dans le bureau. On ne l'a vu qu'une fois, le premier jour lorsque le père Lafon est venu nous le présenter. Depuis, si l'on veut lui dire bonjour ou accéder au Manuel d'entretien, faut frapper à sa porte. Et là, quand on lui dit bonjour en lui tendant la main, invariablement, il répond “ Ça va, pas de problème... ”, et quand on vient consulter la bible, si on le tient au courant d'un problème, sa réponse toute prête arrive ...“ Faut me voir ça de près mon gars, qu'on ne soit pas emmerdés, hein … ”. »

« Moi, je trouve qu'il est chien ce mec, drôlement chien. Ouais, il est chien en tout, je trouve ».

Au fur et à mesure du déroulé des arguments du procureur Piche, Manuel et moi ponctuions sa déclaration de nos rires et logions dans notre mémoire le leitmotiv canin du contrôleur.

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