AU DELÀ DES BOUCHURES
Manson, avec sa mansuétude et sa largeur de vue habituelles argumenta patiemment de façon à corriger l'acte d'accusation :
« Moi, je vois les choses un peu autrement et je raisonne en fonction de ce que l'on sait sur lui. Ce type, il est depuis l'âge de dix-sept ans dans l'aéronautique. Il a dû bosser dans au moins trois sociétés, connaître au moins quatre types d'avions avant de rejoindre Air France, via le Centre de Toulouse où il était déjà contrôleur sur DC3. Il est arrivé à Orly, comme nous au début 1947, et il a été nommé sur DC4. À un ou quatre ans de la retraite, la Direction a accepté de le nommer cadre, et par le jeu des postes disponibles en catégorie IV, il est arrivé là. Mais, ils l'ont mis ici sans aucune préparation à tenir son poste, et il est déboussolé le père.
C'est tout,... et comme il ne connaît pas le Constel et qu'il ne parle pas l'anglais, il se verrouille sur le bouquin et reste dans son burlingue.
C'est vrai que ça nous fait bizarre, qu'on le trouve bien étrange, mais peuchère, il ne nous emmerde pas... et je vois bien qu'il est gêné avec nous. Alors, à tout considérer, il n'y a pas de quoi en faire une histoire ... d'autant qu'à mon avis, il va dégager à cinquante sept ans... »
Avec les arguments du brave Manson, le champ de notre appréciation s'était élargi et nos sourires avaient disparus. Piche lui-même semblait être devenu plus tolérant.
Cependant, soit qu'il ne fut pas entièrement rangé à la thèse de Manson, soit qu'il ne voulut pas perdre la face dans cet échange, il reprit, en grommelant, son antienne :
« De toutes les façons, ça ne change pas beaucoup le fond des choses..., je trouve qu'il est chien ce type, ça se sent qu'il est chien... »
Ce furent les derniers mots qui qualifièrent Mathurin Nescus. Les deux contrôleurs s'en allèrent et après cette interruption d'une demi-heure, songeurs, nous reprîmes le travail.
Environ un mois après, un mercredi, sur le dock de queue, Manuel et moi rencontrons de nouveau le contrôleur Manson qui effectuait des contrôles sur les longerons arrières du plan fixe horizontal.
Poignées de mains et interrogation malicieuse du gars Manuel :
« Ça va toujours avec votre chef... »
Manson ne répond pas, termine son examen de la structure, et nous rejoint cinq minutes après.
« Vous serez au pot de départ en retraite à onze heures, j'y serai aussi et je vous en raconterai une bien bonne... »
Un peu après onze heures, à l'écart de la cérémonie, verres d'apéritif posés sur un établi, nous sommes toutes ouïes devant un Manson qui sourit déjà avant de se lancer :
« Ah ! Notre fameux chef... Eh bien figurez vous qu'il a eu des problèmes intestinaux et qu'il y a quinze jours, il a dû être hospitalisé. Alors quand on a appris où il était, y compris son numéro de chambre, par le service social, Piche et moi, on a voulu lui rendre une visite par courtoisie, aussi, peut-être, pour briser un peu la glace … et permettre à Piche d'être moins sévère...
Toujours est-il que vendredi dernier après-midi, on y est allé pour le voir, d'un coup de moto, avec la 125 cm³ de Piche...
On arrive à la clinique, sur le coup de seize heures et, sans se présenter à l'accueil, on se dirige directement vers la chambre. Au moment où l'on arrive à proximité, une aide soignante en sort et s'éloigne rapidement en ignorant notre présence. On frappe, on entre, fermement décidés, dans les conditions présentes, à être agréables à notre chef.
En position assise dans son lit, oreiller positionné à la verticale, nous voyant pénétrer dans la pièce, Mathurin Nescus reste coi et a pour seule réaction de nous fixer d'un regard interrogatif,
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