AU DELÀ DES BOUCHURES
... le fait d'un fou nommé Hitler.
Malgré mon jeune âge, je ne pouvais m'empêcher de penser que les adultes allaient un peu vite en besogne dès lors qu'il s'agissait d'envisager un problème qui dépassait leur capacité. Et, pour la première fois et pour un sujet important, je ressentais cette facilité que semblait avoir les humains à fuir une situation et cette faculté, pour beaucoup de personnes, d'éluder les questions de fond pour retrouver, à peu d'effort leur tranquillité.
Sur le chemin du retour, je demandai à grand-père le nombre de juifs que la commune avait protégé pendant la guerre.
« Avec Chateaumeillant, nous avons dû prendre soin d'une cinquantaine de personnes. Le village a aussi abrité un communiste italien recherché par Mussolini, le père de ton petit copain Toninato. »
Cette réponse me fit plaisir.
Je pensai à Roberto et je retrouvai progressivement mon calme d'esprit.
Alors, comme se parlant à lui-même, grand-père soudain ajouta :
« Mais aussi avec, en quatre ans, environ quatre-vingts lettres de dénonciation à la Kommandantur, que le très discret et courageux Monsieur Dumont, secrétaire de mairie et chef de la philharmonie municipale, par ailleurs communiste, détourna, avec mon aide, de leur destination... c'est tout cela la guerre, mais tu apprécieras l'ensemble du sujet quand tu seras plus grand.... »
Cette nuit là, malgré ma fatigue, le sommeil fut long à trouver. J'avais ressenti intensément que les graves questions devaient échapper, dans le quotidien, à une grande partie des humains : soit elles les dépassaient en compréhension, soit ils s'en déchargeaient parce qu'ils se sentaient impuissants à participer à leur règlement. J'en concluais que les situations rencontrées dans la vie étaient autrement difficiles à appréhender et traiter qu'un exercice de mathématiques ou de Français.
Plus ou moins consciemment, je venais de découvrir une partie de la complexité humaine et de comprendre que les années à venir, qui pas à pas me conduiraient à l'âge adulte, seraient à n'en point douter, moins faciles que celles de ma prime jeunesse, même orpheline.
Quoiqu'il en soit, ce que j'avais appris en cette soirée resterait gravé pour toujours dans ma mémoire. Et je me promettais bien de chercher à comprendre comment un pays dit civilisé voisin en était arrivé là.
Au fil du mois de mars, les jours se réchauffèrent. L'atmosphère du cours complémentaire, animé principalement par le nouveau Professeur, M. Pichon, studieuse sans être tendue, était naturellement favorable. Les cours, désormais élargis à la langue anglaise et à la peinture à l'eau, semblaient donner aux élèves, plus groupés en niveau de capacité, une sorte de fierté collective. Appliquée aux sciences naturelles et à la chimie, la méthode Dalton, qui consistait à confier la préparation du cours à un élève volontaire, avait stimulé nombre d'entre nous. Ainsi, à l'occasion d'une leçon sur les animaux de la ferme, fil de fer et colle aidant, j'avais reconstitué un squelette de lapin, et grâce à Raoul Peignant, fils de René, charcutier ami de mes grands-parents, une demi-tête de porc …
En classe, j'avais perdu mes copains des années précédentes, sauf Robert Toninato et Claude Daugeron. J'y avais fait connaissance de Pierre Philippon, personnage fin et souriant, qui venait de Saint-Pierre les bois, d'un nommé Serge Lomonier, sérieux et élégant, aux propos toujours sobres, qui habitait près de Marçais, et de Pierre Léger, fils cadet du pharmacien, à l'abord très détaché, bourgeois et décontracté, qui envisageait, à effort mesuré, d'aller ensuite au collège à Bourges afin de devenir, pharmacien, comme ses parents.
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