AU DELÀ DES BOUCHURES
En marchant vers la cantine qui se tenait alors assez loin, Manuel, ayant en tête le souvenir des anciens avions sur lesquels il avait travaillé avant d'entrer à Air France, manifesta, à sa façon, une certaine sympathie pour le père Nescus :
« C'est un gars qui a dû bosser chez Latécoère, à Air Union et à l'Aéropostale avant de connaître Air France. Il a dû travailler sur les Bréguet , les Caudron, les Laté, les Dewoittine. Il fait partie de ceux qui, au début, ont tout créé... ceux, finalement, à qui on doit beaucoup, et qui, d'une certaine façon, méritent d'être là où ils sont aujourd'hui. De ceux qui, depuis plus de trente ans, ont travaillé dur, avec des chefs exigeants, et des horaires de travail souvent longs. Il doit d'ailleurs faire partie des Pionniers... »
Cette déclaration de Manuel, qui en quelques mots rendit sa dimension humaine au sujet évoqué, et nous rapprocha du père Nescus, reçue mon approbation silencieuse.
Je ne pouvais alors imaginer, que trente années plus tard, à Toulouse berceau de l'aviation, lors d'un repas où je représentai le Centre de Toulouse-Montaudran, je serai présenté à Monsieur Gaston Vedel, qui, ainsi que son épouse, avaient connu l'horreur des camps de la mort nazis.
Mais cette émouvante rencontre, avec un authentique Pionnier, ancien pilote de l'Aéropostale, homme et citoyen d'une qualité exceptionnelle, je vous la raconterai dans une chronique ultérieure.
1 Nescus : petite commune ariégeoise du piémont pyrénéen
J'eus, par la suite, à constater d'autres cas de promus, dans des conditions identiques mêlant à la fois la reconnaissance de la hiérarchie, la non adéquation au poste et l’absence de stage de formation du promu. L'un de ces cas fût celui d'un chef d'équipe, nommé contremaître à presque cinquante cinq ans. Malgré le concours de la plupart des chefs d'équipe et contrôleurs de la chaîne de Grande visite dont il était responsable, le nouveau promu, affolé par le nombre des problèmes à apprécier, de contacts à avoir et d'arbitrages à rendre, devint carrément déprimé au bout de trois mois, et ne récupéra son équilibre qu'après avoir été muté comme responsable de l'atelier des sous-ensembles du Grand Entretien.
Dès l'année 1962 (de mémoire) les échelles bis apparurent, pour chacune des catégories de la hiérarchie, et prétendirent résoudre la précédente difficulté. Ce fut le cas pendant une dizaine d'années, puis ces nouvelles échelles furent ouvertes à l'avancement de chacun. Entre temps la Direction du Personnel et les Adjoints relations du travail de chacune des directions opérationnelles, mettaient au point les listes d'aptitudes à court terme (dans les cinq ans) et à plus long terme et organisaient les stages prévus dans les perspectives de promotion.
À ma reprise de travail suite maladie, en ce début d'octobre 1954, Mathurin Nescus n'était plus en poste. En retraite depuis fin août, j'appris qu'il s'était retiré en Ariège, département dont il était originaire.
À l'automne 1984, alors que je consultai, comme tout bon ancien, la rubrique nécrologie de la revue Présence, j'eus la surprise d'y voir figurer le décès de Monsieur Nescus. Tout en pensant à lui, je fis un rapide calcul, qui me permit de constater que l'ancien avait profité de trente années de retraite. Je jugeai que c'était un score favorable et j'en fus heureux pour lui.
Je me surpris même à murmurer en souriant : « Ah ! Sacré Mathurin... »
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