Pendant que le docteur Liebert introduisait l'air pour réaliser une poche entre la face interne de ma cage thoracique et la face externe de mon poumon gauche pour réaliser le pneumothorax, il me semblait, que par son discours et ses mouvements de tête, il accordait plus d'attention à la poitrine pleine de promesses de la jeune et jolie infirmière qu'à mon poumon mité...

Il est vrai que j'en avais fait autant, mais moi, c'était pour me donner un peu de courage...

Literie confortable, nourriture de qualité, entourage dévoué, maladie indolore, ma condition était supportable, n'était-ce bacille de Koch qui, début juillet, c'est-à-dire trois mois après le début du traitement, résistait toujours à l'ensemble des trois antibiotiques et du pneumothorax. En milieu dit hospitalier, on commençait d'ailleurs à évoquer les premières résistances à la streptomycine ...

Le constat hebdomadaire, de la présence bacillaire à l'examen direct, me préoccupait de plus en plus, car je savais qu'en cas d'échec, la question de la thoracoplastie serait posée, d'autant que le docteur Meyer, médecin-chef à Air France, et praticien phtisiologue à Boucicaut, en était un chaud partisan. En attendant la suite, j'avais comme tous, obligation au crachoir, l'étoile jaune des tubars.

L’événement, qui allait tout changer pour moi se produisit le seize juillet aux environs de quinze heures. D'une ambulance, en provenance du Val de Grâce, transporté par brancard, mais habillé de son uniforme d'officier, arriva un jeune lieutenant, précédemment engagé en Indochine.

Sœur Jeanne, tout juste revenue de la prière, et la jeune infirmière, prirent connaissance du dossier, dirent quelques mots au patient très fatigué, le conduisirent dans la chambre libre voisine de la mienne, et l’installèrent après l'avoir déshabillé. En sortant de la pièce, Sœur Jeanne ne put retenir sa pitié. Le soir même, dans les couloirs, circulait le bruit que ce jeune combattant, au dernier stade d'une tuberculose pulmonaire bilatérale, était venu mourir à proximité de la résidence de sa famille.

C'est en fin de matinée du lendemain, après qu'on eut terminé sa toilette, que je décidai d'aller saluer ce patient dans sa chambre. Je découvris une personne très amaigrie, avec un visage d'une grande noblesse, portant de fines lunettes et un collier de barbe qui le faisait ressembler au Christ. Je lui adressai la parole respectueusement et lui dit quelques mots de bienvenue, allant jusqu'à lui indiquer qu'il serait bien « chez nous». L'homme esquissa un léger sourire puis, d'une voix calme et douce, me précisa que pour lui, le sort était jeté. Quelques instants de silence succédèrent à sa déclaration. Puis, semblant soudain pressé, mais cependant plein d'intérêt pour moi, il m'interrogea sur mon cas, et, en me fixant intensément, libéra, avec conviction son message :

« Jeune homme, écoutez moi attentivement... Sachez que j'aurais peut-être pu guérir, si je m'étais, en temps utile, rendu à la bonne adresse au lieu de faire confiance aux officiels... C'est une adresse qui m'a été recommandé par une personne de qualité, guérie de la tuberculose par un vaccin que pratiquent, discrètement, un certain nombre de médecins parisiens. Alors, n'attendez pas, notez l'adresse du plus expérimenté d'entre eux et je vous en prie, allez le voir. J'insiste, ne commettez pas la même erreur que moi. N'attendez pas qu'il soit trop tard... car plus la maladie est récente, plus vous avez des chances de guérir... Croyez un chrétien proche de la mort... Croyant, je ne vous raconterai pas n'importe quoi. Allez, sans tarder, voir le docteur Maurice Amestoy, rue de la Pompe à Paris.... »

Exténué, mon interlocuteur s'était tu. Son visage apaisé semblait indiquer qu'il venait d'accomplir la dernière mission qu'il s'était fixé. Muet, livide, bouleversé par ce véhément message, je rejoignis ma chambre. L'infirmière vint me recommander de ne plus fatiguer mon voisin, car sa faiblesse était extrême.

Ce jeune lieutenant, qui avait laissé sa santé, dans les rizières d'Indochine, au nom d'une politique colonialiste contestable, et d'un conflit lointain ignoré par les trois quart des Français, mourut le surlendemain de son arrivée.

Consterné par cette situation, je n'en demeurai pas moins excité par l'invitation pressante, faite par cet officier, qui avait estimé sa mort prochaine.

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