AU DELÀ DES BOUCHURES
Quatre jeunes filles, certainement de bon niveau, attirèrent sans me perturber, ma curiosité. L'une d'entre elles vint s'asseoir à mes côtés. J'en conserve le souvenir d'une fille discrète, gentille et de bon niveau. Elle m'observa souvent comme une curiosité mais avec bienveillance. J'aurais aimé avoir une sœur.
Depuis la rentrée d'octobre, ces élèves, tous plus âgés que moi d'un an, m'avaient semblé les plus aptes à être les meilleurs. Mes résultats scolaires, par chance, tous très bons, certains excellents, en ce second trimestre, me laissaient également espérer cette place convoitée de premier de la classe. Et je tenais par dessus-tout à ce résultat, comme s'il s'agissait pour moi de laisser une ultime preuve d'attachement à ceux qui, à la maison ou à l'école, avaient, à tous les sens du terme, nourri de leur cœur et de leur esprit, mon enfance.
La connaissance de mon départ, avaient quelque peu changé les comportements à mon égard tant avec mes compagnons scolaires qu'avec les adultes avec qui il m'arrivaient de converser. La plupart, ayant en perspective mon seul avenir, considérait cet événement comme positif.
Monsieur Sonnet, qui s'interrogeait peut-être sur la suite, semblait lui regretter ce départ, et dorénavant répondait à mon respectueux salut avec plus d'attention.
Ma si affectueuse tante Affret des Landinats, sœur de mon grand-père, que j'aimai beaucoup, était venue voir sa belle sœur et les deux Hélène avaient, m'avait-on rapporté, pleuré ensemble.
C'est un soir, en revenant de l'école que j'étais allé dire au revoir au vieux couple Luneau, voisins de longue date qui habitaient un petit deux pièces. La vielle dame, petite et toute fluette, attifée en paysanne des années1900, qui venait de passer quatre-vingts ans, servait un bouillon à son mari, plus âgé encore, qui gardait le lit depuis plus d'un an sans jamais quitter son bonnet de laine gris. Ensuite, Madame Luneau avait posée sa main déformée par les rhumatismes sur mon épaule tandis que je serrai celle de son mari. Usé par des années de travaux agricoles, le vieillard me fixait de ses deux yeux noirs, surmontés d'épais sourcils, et maintint quelques secondes un regard intense accentué par le reflet des flammes de l'âtre. Il but son bouillon avec plaisir, puis fit un effort pour se relever tandis que son épouse ajustait l'oreiller sous sa nuque.
Soudain, il trouva ses mots :
« C'est qu'i sera un monsieur plus tard not' 'tit Pierrot, et pour ça faut ben qu'il aille à la ville pour apprendre... »
Je réalisai que je ne reverrais plus les Luneau et devins soudain très triste.
Dans la rue, j'eus le temps de sécher mes larmes avant de rentrer souper.
Pour dire au-revoir au prêtre du village, dont j'étais un enfant de chœur depuis près de cinq années, grand-mère, qui avait pris rendez-vous un vendredi après-midi, s'était offerte de m'accompagner. Notre vieux curé Duplaix, déjà âgé, bienveillant et sobre comme de coutume, nous reçut avec amitié dans la pièce à vivre de sa cure. En quelques mots, il tint à me rappeler les grandes qualités et le dévouement de ma grand-mère et s'assura que j'en avais conscience. Par ailleurs, évitant tout excès de bondieuseries, il me remercia de mes fidèles services d'enfant de chœur appliqués aux messes et enterrements, me félicita sur la chance que j'avais d'être bon élève bien que, ajouta-t-il souvent dissipé, et me confia à la protection de la sainte Vierge, avant de me tapoter la main en signe d'au revoir. J'aimais beaucoup notre vieux curé, dont mon grand-père m'avait dit un jour, que malgré un choix de vie différent, il était un des nôtres qui assumait sa vie de pauvre. J'avais observé, avec curiosité, ce que d'aucuns dans le village appelait la tendance mystique du personnage. Pour moi, c'était avant tout, un homme bon, pauvre et appartenant au village.
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