AU DELÀ DES BOUCHURES
Dès le lundi cinq octobre, les choses se précipitent. Je suis convoqué en matinée, dans le bureau du médecin directeur. Aimablement reçu, mais très impressionné, je suis invité à m'asseoir face à l'imposant bureau en chêne ciré du praticien. Après quelques observations sur mon état de santé, observant au passage que mon état général est bon, le Docteur Schipmann, sur un ton neutre mais convaincu, en vient au fait :
« Voilà, cher jeune homme, j'ai tenu à vous recevoir pour faire le point concernant votre situation. Avec ce pneumothorax à l'effet insuffisant et en attente du résultat des examens du tubage mis en culture le vingt-trois septembre, sachant que fin août vos examens directs sont demeurés positifs, l'évolution réelle de votre pathologie nous préoccupe, et nous envisageons, le cas échéant, une intervention chirurgicale, c'est-à-dire une thoracoplastie, après abandon du pneumothorax. En conséquence, je vais écrire une lettre à votre père, pour lui demander son accord, au sujet de la réalisation de cette opération.... »
Je reçois l'information comme un coup de poing à l'estomac et demeure un moment sans voix. Le praticien gêné regarde attentivement une des dernières radiographies qui montre un tiers supérieur de poumon gauche totalement asphyxié du fait du basculement du lobe supérieur.
Je reprends progressivement mes esprits. Je sais en quoi consiste la thoracoplastie, opération qui, en enlevant plusieurs cotes au patient, provoque un affaissement d'une partie du poumon afin de priver le bacille de Koch d'oxygène. Je sais que cette intervention, qu'au sanatorium on considère comme une sorte de boucherie, entraîne toujours insuffisance respiratoire et scoliose et, ultérieurement interdit, la plupart du temps, toute activité véritable du patient.
Alors, à la fois abattu, révolté, décidé à me battre mais désespéré devant une situation qui me semble sans issue, je fais mentalement appel à la Providence, et d'une voie blanche, suppliant le médecin du regard, je me lance dans une incertaine, mais audacieuse plaidoirie :
« Docteur Schipmann, ce n'est pas la peine d'écrire à mon père, car même avec son autorisation, il n'y aura pas d'opération... Si je dois mourir de cette maudite tuberculose, je mourrais, mais sans être moitié invalide... Sauf à ce que vous me confirmiez, par écrit, que cette thoracoplastie, dont on sait les dégâts, me permettra de reprendre mon métier de mécanicien sur avion, je maintiens mon refus... officiellement..! »
J'ai terminé la voix basse, presque éteinte. D'abord surpris par mon audace, le médecin-chef m'avait écouté avec une très grande attention. Son fin visage et son profond regard brun, si habituellement rayonnant d'intelligence, se sont, peu à peu, empreints d'émotion. Le voyant ému, je me mets alors à pleurer. Après quelques instants d'intense réflexion, ébranlé à son tour, il corrige sa proposition :
« Bon, avec vos mots forts, vous m'avez au moins convaincu d'attendre un peu... voilà ce que nous allons faire... nous allons relâcher le pneumothorax, et dans trois semaines, nous effectuerons une tomographie de votre poumon et un nouveau tubage avec mise en culture, ensuite, nous aviserons. »
Je suis soudainement apaisé, d'autant que pour avoir les résultats d'une mise en culture, sur lapin, de ce qui est recueilli par tubage, il faut quatre-vingt dix jours... Avec un sourire retrouvé, je remercie chaleureusement le médecin de sa décision. Semblant lui aussi, soulagé, il me regarde alors avec beaucoup de gentillesse, puis ajoute souriant et complice :
« Oh ! Vous avez très bien défendu votre affaire.., cela doit signifier quelque chose... »
Je quitte le bureau confiant et le cœur plein de reconnaissance.
Les trois semaines qui suivent la décision d'abandonner le pneumothorax sont pour moi, un long temps d'attente et d'appréhension.
Le vingt-huit octobre, j'ai enfin le résultat des tomographies effectuées.
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