AU DELÀ DES BOUCHURES
« Margueriiite... Margueriiite... »
C'est du pied de l'escalier, impeccablement ciré, donnant accès aux chambres du premier étage, que Madame François, déterminée à se faire entendre, malgré le bruit d'un aspirateur en action, appelle sa femme de ménage.
L'appel renouvelé, en conservant sa finale stridente, finit par obtenir l'extinction de l'aspirateur et sur le palier du haut, apparaît alors une personne grande et bien bâtie, portant un visage aimable, au regard naturellement attentif et bienveillant. Marguerite est femme de ménage.
Antoinette François, retrouvant alors le ton calme et posé, qui seul sied à un employeur convenable, lui réitère une consigne qui lui tient à cœur :
« Marguerite, j'ai oublié de vous le rappeler, mais veillez à ce que mes savonnettes de la salle de bains ne se mélangent pas avec le savon de mon locataire... »
La dame qui vient ainsi d'interpeller son employée, sur un motif futile, porte avec beaucoup d'allure ses soixante six ans. De taille moyenne, sans embonpoint, des jambes encore fines, le plus souvent habillées de bas en soie, Madame Antoinette François, née aime-t-elle à dire, sous le signe du Taureau, arbore un solide visage terrien, orné d'une chevelure grise-bleutée coiffée avec soin, et éclairé d'intelligence par deux yeux marrons, au regard appuyé et pénétrant, et abrités par de très jolies lunettes prenant appui sur un nez légèrement épaté.
Quand Madame François s'adresse à un interlocuteur, son regard et, par la suite, le ton de la voix et les mots employés, s'associent pour exprimer en synthèse, une atavique méfiance, une indéniable intelligence et, chaque fois que nécessaire un bon sens paysan. Ancienne brillante élève du lycée Sophie Germain, veuve depuis près de cinq ans d'un ingénieur issu de l’École supérieure des Arts et Métiers, dame à n'en point douter vive d'esprit et cultivée, toujours très attentive pour ne pas dire mobilisée, douée d'une autorité naturelle, Antoinette François dispose d'atouts qui font d'elle une très intéressante, mais redoutable personne.
Or, depuis ce début d'octobre mille neuf cent cinquante quatre, Madame François qui possède, à l'angle nord ouest du parc du village d'Orly, sur un beau terrain d'angle, un élégant pavillon de deux étages en meulière, construit sous le régime de la loi Loucheur, pour des raisons touchant à la fois, principalement sa solitude et moindrement ses revenus, a pris, avec moi, pour la première fois, un locataire.
Dès notre premier contact, Madame François, personne organisée, m'a interrogé rigoureusement sur ma personne, mes goûts et mes horaires. D'emblée, je lui révèle être un ancien tuberculeux qui doit reprendre son travail chez Air France. Après cette déclaration, elle marque un temps d'arrêt qui me fait redouter son refus. Au contraire, le ton redevient soudain apaisé, compréhensif, puis pudique pour me faire savoir, qu'elle est également, ancienne pensionnaire d'un sanatorium. Dès cet instant, je comprends que Madame François, qui avance le cœur masqué, me prendra bien comme locataire. Aussitôt après cette confidence, mon interlocutrice s'est reprise pour me préciser qu’aucune visite ne me sera autorisée dans ma chambre. Ni copain, ni copine précise-t-elle d'une voie douce mais sans appel... tout en guettant ma réaction.
Puis elle me présente chaque pièce de sa coquette habitation, s'arrêtant plus longuement au premier étage, et m'indique successivement la grande chambre, très joliment meublée, avec
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