AU DELÀ DES BOUCHURES
Un peu abasourdi de la rapidité d'aboutissement de la situation, mais satisfait d'avoir obtenu sans trop d'effort, ce si espéré rendez vous, je me confonds en remerciements auxquels me répondent quelques bribes à mi-voix. À la vue d'un collègue de retour au bureau, en vieux comédien habile, le père Le Somptier, écarte son siège, se lève, reprend un verbe haut et s'exclame:
« Ah! Les voilà qui reviennent … Alors, on va pouvoir aller voter et déjeuner à notre tour... Allez jeune homme, ne perdons pas de temps, on y va...
Ce samedi matin froid de fin janvier, dans une rue de banlieue triste et encore endormie, je rejoins, à l'heure demandée, un petit pavillon ancien, aux murs gris.
Monsieur Le Somptier m'ouvre sans attendre. Dans la pièce à vivre je découvre immédiatement, offert comme un tableau de Renoir, l'épouse encore jeune, jolie, bien en chair, au regard empreint d'une grande douceur et quatre enfants aux longs cheveux bouclés surmontant de souriants visages aux joues roses, éclairés, pour trois d'entre eux, des superbes yeux marrons de leur mère. Seul, le plus âgé des présents, avec la forme de son visage, ses yeux bleus, et ses épaules déjà bien affirmées, annoncent la totale ressemblance paternelle. Lors d'une brève présentation, on m'indique que l'aîné de la fratrie est à l'école. Je suis à la fois ravi de découvrir cette situation et un peu honteux de ne pas avoir acheté quelques friandises pour ces enfants... Et devant ce paisible spectacle familial, je demeure admiratif, réservé et silencieux. Une peinture naïve attire mon regard mais je ne pose aucune question, tant je suis préoccupé et curieux de la suite.
L'ancien m'entraîne alors vers la cuisine, pièce ou, semble-t-il, va se dérouler « l'opération ».
Monsieur Le Somptier m'invite à m'asseoir, d'un côté de la modeste table, face à lui, et m'informe sans attendre :
« Jeune homme, vous allez assister à une expérience qui vous semblera curieuse voire bizarre, et ce quel que soit votre appétit pour l'ésotérisme. Vous devrez prendre du recul pour juger.
Si j'ai bien compris, vous avez deux sujets de préoccupation, votre santé d'abord et ensuite votre devenir professionnel. Je vais donc m'efforcer de répondre à deux questions que vous me devrez reformuler précisément, et en quelques mots, quand je vous ferai signe du doigt, environ deux à trois minutes après mon début de concentration.
Ne soyez pas effrayé par le masque que prendra mon visage. Sachez enfin, que je n'aurai aucun souvenir des réponses que je vous ferai et qui répondront, ou non, à vos préoccupations. Il sera donc inutile, à mon retour à la « normale », de me questionner pour tenter d'obtenir telle précision ou tel éclaircissement. Nous sommes bien d'accord …? »
Un peu embarrassé, la bouche rendue sèche par la tension progressive créée par le sourd et précis monologue de l'ancien, et quelque peu ému par la soudaine atmosphère, je balbutie une réponse que je confirme d'un acquiescement de la tête.
Mon interlocuteur pose alors ses lunettes, me regarde quelques instants, m'indique d'un mot qu'il débute sa concentration et ferme les yeux.
Un silence total s'est installé dans la maison. Curieux, un peu inquiet et figé sur ma chaise, j'observe mon vis à vis. Ses mains sont demeurées à plat sur la table. Le visage s'apaise puis devient plus blanc, presque cireux. La respiration se fait moins profonde, plus saccadée. Les yeux s'ouvrent et fixent un point imaginaire. Le visage semble soudain être sous l'épreuve d'une immense tension.
Moins de trois minutes se sont écoulées quand je formule mes questions. Un silence d'une dizaine de secondes s'écoule, puis, d'une voix sourde mais audible, Monsieur Le Somptier, le visage las et le buste penché vers la table, s'adresse à moi :
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