AU DELÀ DES BOUCHURES
En cas d'échec d'une négociation, qui s'écarte des données du problème en affichant des attendus de plus en plus affectifs, prenant l'air navré, il abandonne la partie et, le visage empourpré par l'effort, va reprendre place à son bureau. S'en prenant alors à celui qu'il jugeait responsable de cet échec, il termine la séquence en maugréant à voix suffisamment haute, comme sanction définitive, et au moins quatre fois de suite, comme s'il cherchait à se convaincre lui même:
« ...Pas étonnant qu'on n'y arrive pas avec lui, ce garçon, c'est un propre à rien... oui, je dis bien un propre à rien... Je maintiens, un propre à rien »
Alors, Pierre Anselme qui a entendu et attendu le moment propice, de questionner :
« Propre à rien ou mauvais en tout...? Il va falloir trancher cette grave question...! »
De nombreux sourires s'échangent alors dans le bureau. Yvon, vaincu, finit par sourire lui aussi...
Le nom du sixième personnage importe peu. Il pourrait ne comporter que trois lettres. Ancien agent de maîtrise muté de Marignane, ayant dépassé la quarantaine, opportuniste syndical aux manières, selon le cas, rustres ou flatteuses, susceptible, prétentieux et de bien maigre intelligence, il a fait marrer tout le bureau en rédigeant huit fois de suite les bons des travaux standards concernant les activités de sellerie et de menuiserie.
Goguenard, le vieux père Housset, chef d'équipe de ces professionnels, cinquantaine dépassée, noirs et épais sourcils, avec ses gros yeux bruns écarquillés derrière ses verres de myope, n'en revient pas :
« Qui c'est celui là, ... incroyable... il est plus con que con, … il n'a pourtant qu'à copier ce que je lui dicte.... Ben, non, il suit son idée... il écrit que des conneries, c'est bizarre ! »
Eh, bien, ce nul, qui interpelle chaque interlocuteur de rang inférieur, par un « dis donc gars... », trois ans après cette prestation, sera promu cadre...
Qu'il me soit permis de dire, sans irrespect, que Charles Duménil, chef de service que je connais à peine, est le septième personnage. L'homme, paisible, a visiblement du mal, à asseoir son autorité sur les turbulents agents de maîtrise du service. Le plus souvent déconcerté par la vivacité d'esprit de chacun, il temporise, cherche à prendre du recul, redoute l'initiative. À la moindre alerte, les importants tics de son visage se déclenchent, entraînant selon la proximité du constat, une gêne ou un sourire. Les commentaires fusent, sans méchanceté cependant, et sans condamner le chef, s'accordent à dire qu'il n'est pas à sa place. Mais Dudu, engage également nos commentaires alors plus sévères, lorsque, deux fois par semaine, imprudent, il s'échappe, plusieurs heures, pour rejoindre le club photo du Comité d'entreprise. À cette période, Charles Duménil, dont je reparlerai ultérieurement, en est réduit à pratiquer, avec mesure, un commandement hésitant et paternaliste. Homme réputé honnête, il a la confiance du Chef de la nouvelle unité de grand entretien des avions.
Et puis, venant tout juste d'être reclassé à l'échelle huit au moment de ce récit, tout récent débutant dans la fonction d'agent de chaîne L.749, en succession de Georges Fangeat affecté à Madagascar, avec mon bureau alors situé juste derrière celui de Roger Dombre, j'essaie à la fois de faire face à mes nouvelles responsabilités sur chaîne, et de m'installer harmonieusement dans un groupe, majoritairement originaire du Bourget, mais qui a accueilli cordialement, le jeune issu de Vilgénis.
La réputation du bureau qui résulte de relations entre chacun de ses membres et des « productifs » du hangar est bonne, sans que soient pour autant négligés les savoureux ou salaces épithètes destinés à étiqueter, au moins pour les rieurs ou les libertaires, une fonction ordonnancement, dont, il faut bien le dire, se méfie un peu le monde ouvrier. Alors, après « intellectuels...», terme se voulant le plus souvent simplement ironique, les qualificatifs moins plaisants allant « d'écrivassiers » à « chieurs d'encre » en passant par « charançons du papier », et « pisseurs de copie » fusent parfois comme de petites aigreurs libératrices....
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